Languedoc-Roussillon

On peut être surpris de ne rencontrer dans la collection du MuCEM qu’un seul sifflet de cette région qui regroupe pourtant plusieurs grands centres potiers français, mais les exemplaires conservés, autant que la bibliographie consacrée au sujet, sont rares. Ce sifflet est entré dans la collection en 1961 à la suite d’une mission du MNATP de Mme Durand-Tullou dans le Gard et l’Hérault.

L’histoire

Quelques découvertes attestent d’une production ancienne dans la région. Un sifflet du xive siècle trouvé à Avignon provient de l’Uzège1. Dans l’inventaire dressé en 1864 au musée de Narbonne (Aude), on note également la présence d’un sifflet trouvé parmi des fragments de faïences et de terre cuite, vernissée ou non, à proximité d’un ancien four de potier attribué alors au xvie ou xviie siècle :

« Fabrique de Narbonne [...] Sifflet hydraulique imitant grossièrement la forme d’un oiseau, terre cuite recouverte d’un émail blanc avec quelques lignes bleues. Les jouets d’enfant de ce genre sont encore en usage dans le midi de la France, on les distingue sous le nom de roussignols. Tous les objets précédents, découverts dans les fouilles de la rue St-Bernard, ont été donnés au musée par M. Bru2. »

Les lieux de production

Saint-Papoul (Aude) et le Lauragais

Le centre potier actuellement le plus connu du Lauragais est Castelnaudary, mais la production y est relativement récente puisqu’elle n’a commencé qu’à la fin du xviiie siècle. On ne connaît pas de fabrication de sifflets dans ce centre très spécialisé dans la céramique culinaire.

Issel était auparavant un centre beaucoup plus important que Castelnaudary et diffusait sa production jusqu’à Toulouse. Là encore, aucune production de sifflets n’est citée.

Le Lauragais est aujourd’hui partagé entre deux régions. Dans sa partie occidentale, il faut citer Revel, en Midi-Pyrénées, où on fabriquait encore des rossignols dans la première moitié du xxe siècle. Dans la partie orientale du Lauragais située en Languedoc-Roussillon, les sifflets de terre connus étaient fabriqués à Saint-Papoul.

Un sifflet de la collection est entré en 1893 au MET comme provenant de Saint-Papoul (1893.3.6). Il a été donné par Paul Fagot (1842-1908), spécialiste du Lauragais. Deux autres sifflets semblables sont entrés en 1956 au MNATP sans attribution (1956.126.159 et 1956.126.160). Il a été choisi ici de ne pas retenir l’attribution de Saint-Papoul de Paul Fagot et d’attribuer ces sifflets à la Gascogne. Si les sifflets ont été effectivement produits par les potiers de Saint-Papoul, leur description correspond à des sifflets à eau et non à des « coucous » comme dans le cas de ces sifflets.

En 1891, Auguste Fourès (1848-1891), décrit ainsi les sifflets de Saint-Papoul : « Roussignol (Al). Au rossignol. Le rossignol est un objet en terre cuite que l’on fabrique à Saint-Papoul. Il a naturellement la forme de l’oiseau dont il porte le nom. Par un trou qui est placé sur le dos du rossignol, on verse de l’eau jusqu’à quelques centimètres de l’ouverture. On embouche ensuite le bec qui est percé, ainsi que le cou jusques dans l’intérieur de l’objet, et on souffle pour troubler l’eau qui, en clapotant contre les parois, imite le rieu-chieu-chieu du rossignol 3. »

Auguste Fourès connaît bien Paul Fagot dont il parle en préface de son article comme d’« un excellent folk-loriste de Villefranche-de-Lauragais, qui se cache trop modestement sous le pseudonyme de Pierre Laroche, met la dernière main au folklore du Lauragais. Au nombre des jeux qu’il a pu recueillir, nous citerons les suivants, qui ne sont pas connus à Castelnaudary et dans ses environs : [...] le sounarel [...]. »

Dans son étude, Paul Fagot a traité d’une partie éloignée du Lauragais. Pour la région de Castelnaudary, il se réfère à Fourès comme source. Dans ses travaux, il cite simplement le roussignol parmi les « jeux de bruit ou d’instrument » avant de retranscrire une formule accompagnant la fabrication du sounarel, sifflet fabriqué en détachant l’écorce d’une branche de saule4.

Son attribution du sifflet à Saint-Papoul est ainsi sujette à caution car elle ne résulte pas d’une étude directe de ce centre. En revanche, Auguste Fourès a étudié la poterie du Lauragais et décrit la terraille de Saint-Papoul (dont les jouets pour les enfants) comme étant d’un brun rouge éclatant5. Les sifflets semblables à celui du MET attribué à Saint-Papoul par Paul Fagot se rencontrent en brun-rouge mais aussi en vert ou vert pâle sur des pâtes claires. On en trouve aussi en terres mêlées rouge et blanche aux glaçures orangées ou vertes. Ces différentes productions s’éloignent des poteries connues de Saint-Papoul et conduisent à chercher une autre origine.

Les roussignols de Saint-Papoul restent ainsi à identifier, mais peut-être des découvertes futures conduiront-elles à revoir l’attribution de ces sifflets du MuCEM ?

Saint-Jean-de-Fos

De rares sifflets à eau en forme d’oiseau peuvent être attribués à Saint-Jean-de-Fos, centre potier qui disparut au début du xxe siècle. Les roussignols de Saint-Jean-de-Fos étaient vendus le 15 août à Gignac aux fêtes de Notre-Dame-de-Grâce.

Uzège

L'Uzège a été une grande région potière française avec, en particulier, les villages de Saint-Quentin-la-Poterie et de Saint-Victor-des-Oules. Uzès est surtout connue pour sa production de poteries en terres mêlées de la fabrique Pichon, toujours active. Certains sifflets à eau en forme de cruche languedocienne (forme « Beaucaire ») proviendraient d’Uzès mais ces attributions n’ont pu être confirmées.

Un nombre important de sifflets ont été réalisés par la fabrique de pipes Job Clerc à Saint-Quentin-la-Poterie. Nous n’avons pas trouvé de tels objets dans les collections publiques ou privées, mais les vieux habitants de la région se souviennent encore de ces petits sifflets en forme d’oiseaux, moulés en terre à pipe.

La fabrication de pipes est ancienne à Saint-Quentin puisqu’elle est déjà citée en 1704. Plus de soixante pipiers y travaillaient au xixe siècle. C’est au moment où la production décline que Job Clerc ouvre son atelier, vers 1880. Développant de nouveaux modèles, sa production sera exportée en Amérique, et surtout en Afrique, jusqu’à son décès en 1935. L’activité déclinera ensuite jusqu’à la fermeture dans les années 19706.

Ensemble de surprises Job Clerc, début et milieu du XXe siècle. Coll. particulière. © Pierre Catanès

Ill. 1 : Ensemble de surprises Job Clerc, début et milieu xxe siècle. Coll. particulière. © Pierre Catanès

Le sifflet trouve sa place dans le catalogue de cette manufacture parmi les « surprises ». Ces petits articles moulés, d’une grande variété (plus d’une centaine de modèles), étaient destinés aux enfants. On trouvait aussi des pipes pour stands forains, de la vaisselle miniature, divers personnages et de nombreux sujets (animaux, voitures, locomotives...) qui, creux, étaient vendus aux confiseurs pour y mettre des friandises (ill. 1).

Les sifflets y étaient proposés en deux tailles sous les numéros 505 et 506 : Couscous et couscous plus grand (ill. 2). Un sifflet de forme classique imitant les sifflets en bois était également en vente sous le numéro 289 (ill. 3).

Catalogue de vente Job Clerc, début du XXe siècle.

Ill. 2 : Catalogue de vente Job Clerc, début du xxe siècle.

Catalogue de vente Job Clerc, début du XXe siècle.

Ill. 3 : Catalogue de vente Job Clerc, début xxe siècle.

Biterrois

La production est connue à Béziers où la poterie Denis Mailhac produisait de curieux sifflets ovoïdes tournés et vernissés au début du xxe siècle.

Clermont-l’Hérault

C’est grâce au sifflet conservé au MuCEM et à quelques pièces semblables en collections privées qu’il est possible de connaître la production de sifflets dans ce petit village potier proche de Saint-Jean-de-Fos qui dut avoir une certaine importance.

Le sifflet 1961.111.71 a été collecté par Adrienne Durand-Tullou en 1961 à Clermont-l’Hérault. Il entre au MNATP comme venant de l’atelier Peyrottes de ce village.

Sifflet à eau, Clermont-l’Hérault, début du XXe siècle. Coll. particulière. © Pierre Catanès

Ill. 4 : Sifflet à eau, Clermont-l’Hérault, début du xxe siècle.
Coll. particulière. © Pierre Catanès

L’attribution fréquente des poteries anciennes de Clermont-l’Hérault à Jean-Antoine Peyrottes (1813-1858) s’explique par le fait que celui-ci, surtout connu comme poète occitan, était le personnage le plus célèbre du village et le seul potier resté dans la mémoire de ses habitants. Après son décès en 1858, son atelier n’a pas été repris par son fils.

Ce sifflet pourrait donc être antérieur à 1858. Quelques sifflets aussi anciens existent dans les collections mais sont toujours très rares car leur conservation ne peut résulter que de circonstances exceptionnelles.

Plusieurs sifflets semblables à celui du MuCEM, vernissés ou non, existent toujours dans des collections privées (ill. 4). Aussi, il est plus vraisemblable que ce sifflet a été fabriqué dans un autre atelier du village où le dernier four se serait éteint dans les années 1920.

La production de ces sifflets selon le même modèle laisse supposer que la forme était traditionnelle quel que soit l’atelier. La large ouverture de remplissage et l’ajout de la tête de l’oiseau sur la panse se retrouvent sur d’autres modèles de Saint-Jean-de-Fos, ce qui n’est pas surprenant car ces deux centres sont voisins.

1 Jacques Thiriot (dir.), Aspects des terre-cuites de l’Uzège xiie-xxe siècle, cat. exp. Saint-Quentin-la-Poterie, 1983, notice et ill. 29.

2 Paul Tournal, Catalogue du musée de Narbonne et notes historiques sur cette ville, Narbonne, Emmanuel Gaillard, 1864, p. 138, notice 860.

3 Auguste Fourès, « Les jeux des enfants en Lauragais (Arrondissement de Castelnaudary) », Revue des langues romanes, t. XXXV, Paris, Maisonneuve, 1891,  p. 278.

4 Paul Fagot (Pierre Laroche), Folklore du Lauragais, 2e partie : Chants, Jeux, Rondes et Récits de l’Enfance, Albi, Impr. Henri Amalric, 1892, p. 82.

5 Auguste Fourès, Potiers et poteries du Lauragais, 1890, rééd. dans Arts des potiers et manières de Table, La Rochelle, La Découvrance Éd., 2007, p. 48.

6 André Leclaire, « Une particularité locale : les pipes en terre », Terres Vernissées. Saint-Quentin-la-Poterie xive-xxe siècle. Les hommes et l’argile, cat. exp. Nîmes, Lucie Éditions, 2008, p. 22-25.